Une ferme qui change de pratiques, concrètement
Un projet agricole bas-carbone ne se voit pas depuis la route. Il commence par un diagnostic de l’exploitation, se poursuit par un plan d’actions de cinq ans — alimentation du troupeau, durée des prairies, azote, couverts, énergie — et se termine par un second diagnostic, refait avec le même outil, qui décide du volume reconnu. Les deux fermes financées aujourd’hui portent 43 pour cent du volume labellisé du catalogue, soit 518 des 1 194 tonnes reconnues : l’agricole n’y est pas un complément de la forêt, c’en est presque la moitié.
Trois méthodes, trois problèmes différents
Les Prairies de Billé, à Billé en Ille-et-Vilaine, sont un élevage de 108 hectares. Elles relèvent de la méthode Carbon Agri, portée par l’Institut de l’Élevage, et leur sujet principal est le troupeau : ce qu’il mange, comment il est renouvelé, sur quelles surfaces il pâture.
La Ferme de la Houblonnière, à Herbisse dans l’Aube, était une exploitation de grandes cultures sur sol de craie. Elle relevait de la méthode Grandes Cultures, et son sujet principal était l’azote. Elle n’est plus proposée à la contribution ; sa fiche reste publiée, et c’est encore la meilleure illustration disponible de cette méthode.
Les Terres Vives du Bocage, à Bressuire dans les Deux-Sèvres, conduisent 120 hectares en bovins viande. Elles relèvent de la méthode SOBAC et visent la vie biologique du sol, avec la réduction progressive des intrants de synthèse.
- Prairies de Billé : Carbon Agri, 534 tCO2eq labellisées sur cinq ans, 108 hectares d’élevage en Ille-et-Vilaine.
- Terres Vives du Bocage : SOBAC, 433 tCO2eq labellisées sur cinq ans, 120 hectares en bovins viande dans les Deux-Sèvres.
- Houblonnière : Grandes Cultures, plaine de Champagne crayeuse — projet labellisé, aujourd’hui retiré de la vente.
Ce que change un éleveur
Allonger la durée des prairies est le levier le plus simple à énoncer et le plus long à mettre en œuvre. Une prairie qui reste en place plus de cinq ans développe un système racinaire profond qui injecte du carbone dans le sol en continu ; les données de leviers publiées sur ce site situent ce stockage entre 0,5 et 1 tonne de CO2 par hectare et par an.
Modifier l’alimentation du troupeau agit sur le méthane entérique et sur les achats d’aliments extérieurs. Implanter des légumineuses — trèfle, luzerne — remplace de l’azote acheté par de l’azote capté dans l’air.
Réduire la consommation d’électricité paraît anecdotique à côté du reste. Sur une exploitation laitière, le bloc de traite, le refroidissement du lait et l’éclairage des bâtiments représentent pourtant un poste réel, et c’est l’un des rares leviers qui se voit tout de suite sur une facture.
Ce que change un céréalier
Le premier poste d’émissions d’une exploitation de grandes cultures n’est pas le carburant du tracteur, c’est le protoxyde d’azote émis par les sols fertilisés, auquel s’ajoute l’énergie dépensée à fabriquer l’engrais.
Le plan d’actions attaque donc l’azote de deux côtés : en ajustant la fertilisation au plus près du besoin, et en introduisant des cultures qui n’en demandent pas. Les légumineuses fixent l’azote de l’air grâce à des bactéries logées dans leurs racines, et en laissent pour la culture suivante.
S’y ajoutent les couverts végétaux, semés entre deux cultures pour ne jamais laisser le sol nu, dont le stockage direct est estimé de 0,5 à 1,5 tonne de CO2 par hectare et par an selon la biomasse produite.
Ce que change une exploitation qui vise le sol
La méthode SOBAC agit sur la biologie du sol : des amendements à base de micro-organismes accélèrent la transformation des résidus de culture en humus stable, celui qui séquestre le carbone pendant des décennies.
L’effet attendu est double. Un sol biologiquement actif nourrit mieux les plantes, ce qui permet de réduire les engrais ; et un sol mieux structuré retient mieux l’eau, ce qui compte de plus en plus.
Sur les Terres Vives du Bocage, les leviers déclarés vont jusqu’à l’abandon des engrais de fond minéraux et des amendements calciques, et à 30 pour cent au moins d’azote acheté en moins. Ce n’est pas un ajustement à la marge, c’est un changement de système.
Ce que cela coûte, et qui paie quoi
Le déroulé est décrit sur les fiches des projets : une fois l’exploitation éligible, un diagnostic carbone est réalisé, les réductions sont modélisées, le plan est mis en œuvre, et un financement annuel est reversé à l’agriculteur.
Ce financement ne rémunère pas une bonne intention : il amortit un risque. Changer de système fait souvent baisser les rendements les premières années, avant que le sol ne réponde. Sans amortisseur, beaucoup d’exploitations ne prendraient pas ce risque.
Il ne couvre pas tout non plus. Un plan bas-carbone ne tient économiquement que s’il s’appuie sur des leviers qui rendent aussi service à la ferme : moins d’engrais acheté, moins de mécanisation, des sols plus résilients.
Ce qui n’est pas comptabilisé
Ce que la réglementation impose déjà n’est pas additionnel, et n’est donc pas labellisable. Une couverture hivernale des sols obligatoire dans une zone vulnérable ne peut pas être revendue comme un effort supplémentaire.
Les cobénéfices ne sont pas comptés non plus. La qualité de l’eau, la vie du sol, les pollinisateurs nourris par une luzerne en fleur, la haie qui abrite des auxiliaires : rien de tout cela n’ajoute une tonne au volume. Ces effets se décrivent, ils ne se vendent pas.
Enfin le stockage dans un sol est réversible et n’est pas infini. Il faut le sécuriser dans la durée pour qu’il compte, et c’est pour cela que les méthodes imposent un suivi des pratiques et pas seulement deux mesures espacées de cinq ans.
Deux projets où cela se voit
Les articles de ce blog ne parlent pas dans le vide : voici deux projets ouverts aux contributions sur Carbone.eco, choisis dans la famille dont traite cet article. Leur fiche donne la commune, la méthode, le volume et l’avancement.
Les sources de cet article
Tout chiffre cité plus haut vient soit des données publiées sur ce site, soit de l’une des sources ci-dessous. Elles sont publiques : les vérifier ne demande qu’un clic.
- Institut de l’Élevage (Idele) — porteur de la méthode Carbon Agri et de l’outil de diagnostic CAP’2ER
- Arvalis — Institut du végétal — co-porteur de la méthode Grandes Cultures
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire — réglementation des boisements et politiques agricoles
- Ministère de la Transition Écologique — le Label Bas-Carbone — référentiel, méthodes approuvées, registre et projets labellisés
- Données des projets et des leviers publiées sur Carbone.eco — commune, méthode, surface, volume labellisé et leviers de chaque projet
À lire ensuite sur le site
- les deux fermes du catalogue et leurs leviersIlle-et-Vilaine et Deux-Sèvres : deux exploitations, deux méthodes.
- la méthode Carbon Agri et le diagnostic CAP’2ERDeux diagnostics, cinq ans d’écart, le même outil.
- ce qu’un élevage bovin peut réellement réduireCe que les leviers atteignent, et ce qu’ils ne touchent pas.
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